Qui était Machiavel ? De l'homme au mot « machiavélique »
Par Stéphane Gamot · Praticien de l'accompagnement · · 10 min de lecture
On dit « machiavélique » comme on dirait « diabolique », et tout le monde comprend : calculateur, froid, prêt à tout. Le mot a fini par désigner un trait de personnalité, mesuré par les psychologues depuis 1970. Il vient d'un homme réel, Nicolas Machiavel, né à Florence en 1469 — et presque rien, dans sa vie, ne ressemble à ce que son nom est devenu. Fonctionnaire dévoué pendant quatorze ans, torturé sans dénoncer personne, auteur d'un traité républicain, pauvre jusqu'à la fin, il a écrit le Prince en disgrâce pour retrouver un poste. Voici l'homme derrière le mot, et comment le mot lui a échappé.
Un fonctionnaire, pas un prince
Nicolas Machiavel naît à Florence le 3 mai 1469, dans une vieille famille sans fortune ni poids politique. Son père, Bernardo, est docteur en droit, souvent à court d'argent. Rien ne destine le fils à la cour : il entre dans l'administration. En 1498, à vingt-neuf ans, il devient secrétaire de la seconde chancellerie de la République, puis secrétaire des Dix de Liberté et de Paix, l'organe chargé de la guerre et de la diplomatie.
Pendant quatorze ans, il voyage pour Florence. Il est envoyé à la cour de Louis XII en 1500, auprès de César Borgia en Romagne en 1502, auprès du pape. Il observe de près comment le pouvoir se prend, se perd et se garde — c'est son métier, pas sa philosophie. Il convainc la République de remplacer les mercenaires par une milice de citoyens, qu'il organise lui-même à partir de 1506. En juin 1509, Florence reprend Pise, en partie grâce à cette armée. C'est le sommet de sa carrière. Il a quarante ans.
1512 : la chute, la prison, la corde
En 1512, les troupes espagnoles mettent à sac Prato, à vingt kilomètres de Florence. La République tombe, les Médicis reviennent. Début novembre, Machiavel est relevé de ses fonctions, interdit de Palais, sommé de rendre des comptes. Pire suit : en février 1513, son nom figure sur une liste trouvée chez deux jeunes conjurés. Il est arrêté le 20 février et soumis à l'estrapade — hissé par les bras liés dans le dos, puis lâché, plusieurs fois.
Il n'avoue rien, parce qu'il n'a rien à avouer, et il ne dénonce personne. Il est libéré en mars, à la faveur de l'amnistie qui accompagne l'élection d'un Médicis au trône pontifical, Léon X. Il a quarante-trois ans, plus de poste, plus d'avenir, un corps meurtri. Il se retire dans sa petite propriété de Sant'Andrea in Percussina, à une quinzaine de kilomètres au sud de la ville.
Le soir, en habit de cour : la lettre du 10 décembre 1513
De cet exil, il reste une lettre, adressée le 10 décembre 1513 à son ami Francesco Vettori, ambassadeur à Rome. Elle est l'un des plus beaux textes qu'on ait sur ce que c'est que d'être mis à l'écart. Machiavel y raconte ses journées : il surveille la coupe du bois, se dispute avec les bûcherons, lit Dante ou Pétrarque près d'une source, puis va jouer aux cartes à l'auberge avec le boucher et le meunier, en criant et en se querellant pour quelques sous.
Et puis vient le soir. « Le soir venu, je rentre chez moi et j'entre dans mon cabinet ; sur le seuil, je quitte mes habits de tous les jours, couverts de boue, et je revêts des vêtements de cour. Ainsi vêtu, j'entre dans les antiques cours des hommes de l'Antiquité, où, reçu par eux avec affection, je me nourris de l'aliment qui seul est le mien et pour lequel je suis né. » (traduction libre). C'est dans cette lettre qu'il annonce avoir composé un « petit ouvrage », De principatibus — le futur Prince. Dans la même lettre, il écrit aussi : « je suis né pauvre, et j'ai appris à peiner avant d'apprendre à jouir ».
Le Prince : un livre écrit pour retrouver un poste
Le Prince n'est pas un manifeste. C'est un court traité, écrit en italien et non en latin, dédié à un Médicis, dans lequel un homme sans emploi démontre qu'il connaît mieux que quiconque la mécanique du pouvoir. L'arrière-pensée est claire et Machiavel ne la cache pas : être lu, et repris. Il ne le sera pas.
Le livre décrit comment un prince conquiert et conserve un État : quand la cruauté est « bien employée », pourquoi il vaut mieux être craint qu'aimé si l'on ne peut être les deux, pourquoi il faut savoir ne pas tenir parole quand la tenir vous perdrait. Ce qui choque, ce n'est pas que ces choses se fassent — tout le monde le sait — c'est qu'un auteur les écrive sans les condamner. Machiavel revendique d'aller à la « vérité effective » de la chose plutôt qu'à son imagination. Il ne dit pas ce qui devrait être ; il dit ce qui est. Le Prince circule en manuscrit et n'est imprimé qu'en 1532, cinq ans après la mort de son auteur.
Les Discours : le républicain
Si Machiavel n'avait écrit que le Prince, le malentendu serait compréhensible. Mais à la même époque, il écrit un livre trois fois plus long, les Discours sur la première décade de Tite-Live, nés de conversations avec des amis dans les jardins Rucellai, à Florence. Il y défend la république contre la principauté, la liberté contre la tyrannie, et soutient une idée alors scandaleuse : que les conflits entre le peuple et les grands, à Rome, ont été la source de la liberté romaine, pas sa ruine.
Deux siècles plus tard, Rousseau tranchera dans Du contrat social : « En feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné de grandes aux peuples. Le Prince de Machiavel est le livre des républicains. » On peut discuter la lecture ; on ne peut pas discuter l'homme : celui qui a passé sa vie à servir une république n'a pas écrit, à quarante-quatre ans, l'éloge des tyrans.
L'homme : pauvre, drôle, fidèle
Le reste de sa vie n'a rien d'une carrière de manipulateur. Il écrit une comédie, La Mandragore, jouée à Florence en 1518, l'une des pièces les plus drôles de la Renaissance. Il publie en 1521 L'Art de la guerre. En 1520, les Médicis lui commandent enfin quelque chose : une histoire de Florence, qu'il remet au pape en 1525. Il reste pauvre. Ses lettres sont celles d'un homme qui se moque de lui-même, qui aime, qui s'inquiète pour ses enfants.
En mai 1527, Rome est mise à sac par les troupes de Charles Quint, les Médicis sont chassés de Florence et la République est rétablie. Machiavel espère revenir. On discute de lui confier un poste ; on le lui refuse, parce qu'il a reçu des faveurs des Médicis. Il meurt le 21 juin 1527, à cinquante-huit ans. Trop républicain pour les princes, trop lié aux princes pour la république : c'est tout le malentendu de sa vie, et il le précède de peu dans la tombe.
Du mot au trait : 1970
Reste le dernier détour, le plus récent. Dans les années 1950, un psychologue américain, Richard Christie, cherche à mesurer ce qui distingue les gens qui manipulent les autres. Il lit le Prince et les Discours, en tire des idées, rédige des énoncés dans leur esprit — « ne dites jamais à quelqu'un la vraie raison de ce que vous faites, sauf si c'est utile » —, et baptise son échelle du nom de l'auteur : Mach-IV, publiée en 1970 avec Florence Geis. Les vingt phrases ne sont pas des citations de Machiavel ; ce sont des phrases qu'il aurait pu signer, selon Christie. Le nom est un raccourci, et Christie lui-même reconnaissait qu'il prêtait à confusion.
L'ironie est complète. Le trait « machiavélique » décrit quelqu'un qui n'a pas d'affect dans ses relations, pas de morale conventionnelle, pas d'engagement idéologique. Machiavel, lui, a tenu sous la torture, servi une cause pendant quatorze ans, écrit des lettres déchirantes à ses amis et défendu la liberté dans des centaines de pages. Le trait porte le nom d'un homme qui ne l'avait pas.
Ce que ça change pour vous
Si vous êtes arrivé·e ici parce que quelqu'un, dans votre vie, vous semble « machiavélique », cette histoire a une utilité pratique. Elle vous rappelle que le mot charrie une légende — le diable italien, le conseiller des empoisonneurs —, et que la légende brouille la vue. Ce qu'il faut reconnaître n'est pas un personnage de roman, c'est un fonctionnement précis : l'autre traité comme un moyen, la morale tenue pour optionnelle, le calme calculateur sur le temps long. Il se décrit, il se repère, et il se gère. Le reste de cette rubrique est là pour ça.
Questions fréquentes
Machiavel a-t-il écrit « la fin justifie les moyens » ?
Non. La formule ne figure dans aucun de ses textes. Elle condense une idée du chapitre XVIII du Prince — le prince sera jugé sur le résultat, et quand il conserve son État, ses moyens sont tenus pour honorables —, mais la phrase elle-même est une fabrication de la postérité, régulièrement attribuée à tort à Machiavel.
Machiavel était-il machiavélique ?
Au sens du trait de personnalité, non. Le machiavélisme décrit un calculateur sans affect ni engagement ; Machiavel a servi une république pendant quatorze ans, tenu sous la torture sans dénoncer, écrit un plaidoyer pour la liberté et des lettres pleines d'émotion. Le trait porte son nom parce que Christie a bâti son questionnaire dans l'esprit du Prince, pas d'après la vie de son auteur.
Pourquoi Le Prince a-t-il été publié après sa mort ?
Machiavel l'a écrit en 1513 pour un Médicis, dans l'espoir de retrouver un poste, et l'a fait circuler en manuscrit sans chercher à l'imprimer. Il meurt en 1527 ; le livre est publié en 1532. Ses œuvres seront mises à l'Index en 1559, ce qui contribuera paradoxalement à sa célébrité.
Que veut dire « machiavélique » aujourd'hui ?
Dans le langage courant : rusé, cynique, calculateur, sans scrupules. En psychologie, le machiavélisme est un trait de personnalité mesuré depuis 1970, l'un des trois traits de la triade noire avec le narcissisme et la psychopathie : une tendance stable à manipuler les autres pour servir ses intérêts, avec une vision cynique de la nature humaine.
Cet article a une visée d'information et d'accompagnement, et ne remplace pas un suivi médical, psychologique ou juridique. Si vous êtes en danger ou victime de violences, contactez les services d'urgence ou une structure spécialisée près de chez vous.
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Comment Machiavel est devenu « machiavélique »
Le mot est né contre lui. En 1559, l'Église met ses œuvres à l'Index. En 1576, après la Saint-Barthélemy, le huguenot Innocent Gentillet publie un Discours contre Machiavel — l'Anti-Machiavel — qui fait de l'Italien l'inspirateur des conseillers de Catherine de Médicis et de tous les crimes de la cour. Le Florentin devient un nom commun. Shakespeare fera dire au futur Richard III qu'il saura « renvoyer à l'école le meurtrier Machiavel ». En français, « machiavélisme » est attesté en 1611.
Dès lors, l'adjectif vit sa vie, loin du livre et plus loin encore de l'homme. « Machiavélique » veut dire rusé, cynique, sans scrupules. La formule qui le résume, « la fin justifie les moyens », est partout — et elle n'est pas de lui : c'est un condensé que la postérité a fabriqué. Nous y reviendrons dans un article consacré à ses phrases, vraies et fausses.