« Pervers narcissique » : ce que le terme veut vraiment dire (et ne dit pas)
Par Stéphane Gamot · Praticien de l'accompagnement · · 11 min de lecture
« Pervers narcissique » : trois mots que presque toutes les personnes que je reçois ont déjà tapés dans un moteur de recherche avant d'arriver jusqu'à moi. Trois mots utiles, et piégés. Utiles, parce qu'ils ont mis un nom sur une souffrance longtemps restée sans nom. Piégés, parce qu'ils ne désignent aucun diagnostic reconnu, qu'on les colle aujourd'hui sur n'importe quel ex, et qu'ils finissent par se retourner contre ceux qu'ils devaient protéger. Ce que le terme veut dire, ce qu'il ne dit pas, et comment s'en servir sans s'y perdre : c'est l'objet de cet article.
D'où vient le terme « pervers narcissique » ?
L'expression naît en 1986 sous la plume de Paul-Claude Racamier, psychiatre et psychanalyste français. Il parle de « perversion narcissique » pour désigner une « propension active du sujet à nourrir son propre narcissisme aux dépens de celui d'autrui ». Un mécanisme relationnel, précise-t-il d'emblée — rien à voir avec une perversion sexuelle.
Pendant une dizaine d'années, le concept reste dans les cercles psychanalytiques. Puis, en 1998, la psychiatre Marie-France Hirigoyen publie Le Harcèlement moral. Le livre rencontre un succès considérable, et « pervers narcissique » passe dans le langage courant. Les médias s'en emparent ; à partir du milieu des années 2010, il est partout : magazines, forums, plateaux de télévision.
Un détail dit beaucoup : Hirigoyen elle-même a déclaré regretter le succès populaire de l'expression, en rappelant que la pathologie qu'elle décrivait est « beaucoup plus rare qu'on ne le pense ». Quand celle qui a fait connaître un mot appelle à la retenue, cela mérite d'être entendu.
Autre particularité : c'est un concept très français. Il est peu employé hors de nos frontières ; le monde anglophone parle plutôt d'abus narcissique (narcissistic abuse) et raisonne à partir du trouble de la personnalité, pas de la perversion. Le mot que vous avez tapé est, pour une bonne part, une construction culturelle. Ce qu'il tente de décrire, en revanche, n'a pas de frontières.
Pervers narcissique ou trouble de la personnalité narcissique : la différence
Le trouble de la personnalité narcissique est un diagnostic clinique, décrit dans le DSM-5, le manuel de référence de la psychiatrie. La perversion narcissique n'y figure pas, pas plus que dans la classification internationale des maladies (CIM). L'un est une catégorie médicale, posée par un professionnel ; l'autre, une description relationnelle issue de la psychanalyse.
Le trouble narcissique se caractérise par un besoin excessif d'admiration, un sentiment de grandeur et une empathie déficiente. Le DSM-5 retient des estimations de prévalence allant de 0 à 6,2 % de la population générale — une fourchette si large qu'elle dit surtout combien la chose est difficile à mesurer. Et toutes les personnes présentant ce trouble ne détruisent pas leur entourage.
Inversement, quelqu'un peut vous faire vivre une emprise destructrice sans remplir les critères du trouble. C'est pour cela que la superposition des deux mots est trompeuse : le diagnostic parle d'une personne ; l'emprise parle d'un lien. On peut souffrir du second sans que le premier soit posé — et il ne le sera d'ailleurs presque jamais, puisque ces personnes consultent rarement.
Le pervers narcissique existe-t-il ? Ce que dit le débat entre psys
Oui et non — et cette réponse n'est pas une esquive. Ce qui n'existe pas, c'est une catégorie de personnes qu'on pourrait diagnostiquer « perverses narcissiques ». Ce qui existe, documenté depuis des décennies, ce sont des relations d'emprise et de violence psychologique, avec leurs mécanismes récurrents. Le mot est discutable ; ce qu'il désigne ne l'est pas.
Chez les professionnels, le désaccord est réel. Certaines psychologues affirment sans détour qu'il n'existe pas de pervers narcissique ; d'autres estiment que quelques pour cent de la population présentent ce fonctionnement et font des dizaines de victimes collatérales. Des psychanalystes jugent le concept redondant avec des notions plus anciennes ; d'autres le tiennent pour indispensable.
Ce que j'en retiens, après des années passées à écouter des personnes prises dans ces relations : le débat porte sur le mot, et sur l'étiquette à poser ou non sur l'autre. Il ne porte jamais sur la réalité de ce que vivent celles et ceux qui me parlent. Dévalorisation, isolement, retournement : les mécanismes sont les mêmes, quel que soit le nom qu'on leur donne.
« Pervers » ne veut pas dire ce que vous croyez
Dans « pervers narcissique », le mot pervers n'a aucune connotation sexuelle. Racamier l'a précisé dès l'origine : il s'agit d'une perversion de la relation, au sens de détournement. L'autre cesse d'être une personne pour devenir un moyen — de se rassurer, de se grandir, de se décharger de ce qu'on ne supporte pas en soi.
Ce malentendu a des conséquences concrètes. Beaucoup hésitent à employer le mot, ou à s'y reconnaître, parce qu'il évoque quelque chose de monstrueux. Or la perversion narcissique est souvent banale d'apparence : un conjoint estimé, un parent dévoué aux yeux de tous, un manager apprécié de sa hiérarchie. C'est ce décalage entre la scène et les coulisses qui rend l'emprise si difficile à faire reconnaître.
« Narcissique », de son côté, ne veut pas dire « qui s'aime trop ». Cliniquement, c'est plutôt l'inverse : une image de soi si fragile qu'elle doit être alimentée en permanence — et l'autre sert de carburant. Comprendre cela n'excuse rien. Mais cela explique pourquoi la dévalorisation n'est pas un accident : elle a une fonction.
Ce que le terme décrit bien : une dynamique, pas une personne
Retirez l'étiquette, gardez la description : il reste quelque chose de très précis. Racamier décrivait un mécanisme — se nourrir du narcissisme de l'autre. Concrètement, cela donne une relation à sens unique, où l'un se grandit de ce qu'il fait perdre à l'autre : sa confiance, son sens du réel, son réseau, son autonomie.
Trois traits font la signature de cette dynamique, et ils la distinguent d'un simple conflit. L'asymétrie : un seul des deux doute, s'excuse, s'ajuste. La fonction : la dévalorisation n'est pas la retombée d'une colère, c'est le moyen de garder l'ascendant. Et l'absence de réparation : dans toute relation on se blesse ; ici, la blessure n'est jamais reconnue — elle est retournée.
Difficile, blessé, narcissique, pervers : les quatre marches
Pour sortir du tout-ou-rien — soit un PN, soit rien — je propose souvent en séance une échelle à quatre marches. Elle ne diagnostique personne. Elle aide à situer ce que l'on vit et, surtout, à ne pas se tromper de problème.
- ✦Première marche, la personne difficile : égoïste, maladroite, parfois blessante — mais capable d'entendre, de s'excuser et de changer quelque chose quand on le lui dit. C'est fatigant ; ce n'est pas une emprise.
- ✦Deuxième marche, la personne blessée qui blesse : ses réactions débordent, souvent en écho à sa propre histoire. Elle fait mal, puis regrette. Les réparations existent, même imparfaites. La relation reste à deux.
- ✦Troisième marche, les traits narcissiques marqués : besoin d'admiration, difficulté à se décentrer, empathie pauvre. La relation est déséquilibrée, on s'y sent peu vu. Mais il n'y a pas de stratégie pour vous détruire.
- ✦Quatrième marche, la dynamique perverse : la dévalorisation a une fonction, le retournement est systématique, la réparation n'arrive jamais. Vous en venez à douter de votre propre mémoire. C'est ici — et seulement ici — que le mot « emprise » a sa place.
Le critère de la réparation
Ce qui sépare les trois premières marches de la quatrième tient en un mot : la réparation. Non pas l'absence de blessures — aucune relation n'en est exempte — mais ce qui se passe après. Quelqu'un qui blesse et répare est un être humain ordinaire. Quelqu'un qui blesse et vous fait porter la blessure installe autre chose.
Ce critère a un avantage : il ne demande pas de lire dans la tête de l'autre, ni de trancher s'il « est » ceci ou cela. Il demande d'observer une suite d'événements — la scène, puis l'après. Sur des mois, cette suite ne ment pas. Si, après chaque blessure, c'est vous qui finissez par vous excuser, vous avez votre réponse, quel que soit le mot que vous mettrez dessus.
Les trois pièges de l'étiquette « PN »
Le mot soulage, dans un premier temps : enfin un nom. Mais employé trop vite ou trop largement, il fait courir trois risques que je rencontre régulièrement.
Premier piège : se tromper de problème. Coller « PN » sur un partenaire égoïste ou immature, c'est renoncer à comprendre ce qui se joue vraiment — y compris sa propre part dans une relation qui va mal. Ce n'est pas une culpabilisation, c'est une reprise de pouvoir : là où l'on a une part, on a une marge de manœuvre.
Deuxième piège : s'y enfermer. L'étiquette rend l'autre tout-puissant, presque irréel, et vous fige dans le rôle de victime. Or les personnes que j'accompagne ne vont pas mieux le jour où elles ont trouvé le bon mot pour l'autre ; elles vont mieux le jour où elles retrouvent une prise sur leur propre vie.
Troisième piège, le plus retors : l'arme retournée. Les personnes à fonctionnement manipulateur ont parfaitement intégré le vocabulaire. Elles sont souvent les premières à traiter l'autre de « pervers narcissique » — devant les amis, la famille, parfois devant le juge. L'inversion accusatoire est l'un des mécanismes les plus constants de l'emprise, et le mot lui a fourni un outil rêvé.
Le piège inverse : « ça n'existe pas, donc vous exagérez »
La nuance a aussi son revers. À force de répéter que le pervers narcissique n'existe pas, certains finissent par dire aux victimes qu'elles inventent. Ce glissement est grave. Que le terme soit contestable ne rend pas contestable la violence psychologique, qui est décrite, reconnue et, en France, sanctionnée lorsqu'elle s'exerce au sein du couple.
Si l'on vous a répondu « arrête avec ton PN, il est juste compliqué », voici ce que je vous dirais : peu importe le mot. Regardez les faits. Dormez-vous ? Osez-vous encore dire ce que vous pensez ? Vos proches vous voient-ils encore ? Depuis combien de temps vous excusez-vous d'exister ? Ces questions n'ont pas besoin d'étiquette pour recevoir une réponse.
Pourquoi je garde ce mot sur ce site — et pourquoi je le nuance à chaque page
On pourrait m'en faire le reproche : ce site consacre une rubrique entière aux « pervers narcissiques », tout en expliquant que le terme est discutable. Je l'assume, pour une raison simple : c'est le mot que vous avez. Personne ne tape « dynamique relationnelle asymétrique à fonction narcissique » à trois heures du matin. On tape « pervers narcissique », parce que c'est le seul nom qu'on a trouvé à ce qu'on vit.
Refuser ce mot, ce serait refuser de vous rencontrer là où vous êtes. L'employer sans le nuancer, ce serait vous laisser avec une étiquette au lieu d'une compréhension. Alors je fais les deux : je vous accueille avec le mot, et je vous propose, page après page, de le dépasser — vers les mécanismes, vers ce que la relation vous fait, vers ce que vous pouvez en faire.
La seule question qui compte vraiment
En séance, je ne cherche jamais à établir si l'autre « est » un pervers narcissique. Je ne le rencontrerai pas, et je ne suis pas là pour juger un absent. Je cherche autre chose : ce que cette relation vous fait, depuis quand, et ce qu'il reste en vous de désir, de colère et de forces. C'est là que quelque chose peut bouger.
Si vous êtes arrivé ici en tapant ces trois mots, voici ce que je vous propose. Gardez-les tant qu'ils vous aident. Lâchez-les dès qu'ils vous enferment. Et remplacez la question « est-ce un PN ? » par celle-ci : qu'est-ce que je perds dans cette relation — et qu'est-ce que je ne suis plus prêt à perdre ?
Questions fréquentes
Pervers narcissique : quelle définition simple ?
Un pervers narcissique, au sens courant, est une personne qui nourrit son image d'elle-même aux dépens de quelqu'un d'autre : elle le dévalorise, l'isole et retourne les torts contre lui pour garder l'ascendant. Le terme vient du psychanalyste Paul-Claude Racamier (1986). Il décrit une dynamique relationnelle, pas un diagnostic médical : aucun manuel de psychiatrie ne le reconnaît.
Le pervers narcissique est-il une maladie mentale ?
Non, pas au sens des classifications officielles. Ni le DSM-5 ni la CIM ne connaissent la « perversion narcissique ». Ce qu'ils décrivent, c'est le trouble de la personnalité narcissique, qui est un diagnostic posé par un professionnel et qui concerne, selon les estimations du DSM-5, entre 0 et 6,2 % de la population. Une personne peut exercer une emprise sans présenter ce trouble, et inversement.
Quelle différence entre un narcissique et un pervers narcissique ?
Le narcissisme est un trait, présent chez tout le monde à des degrés divers : besoin de reconnaissance, image de soi à défendre. Le trouble narcissique en est la forme rigide et envahissante. Ce que le langage courant appelle « pervers narcissique » ajoute une dimension relationnelle : l'autre est utilisé, dévalorisé de façon fonctionnelle, sans réparation. C'est ce dernier point — l'absence de réparation — qui fait la différence dans la vie réelle.
Pourquoi dit-on « pervers » s'il n'y a rien de sexuel ?
Parce que le mot est pris dans son sens premier : détourner. Racamier parlait d'une perversion de la relation — l'autre est détourné de son statut de personne pour devenir un moyen. La connotation sexuelle du mot dans le langage courant est un malentendu, qui empêche d'ailleurs beaucoup de gens de se reconnaître dans ce qu'ils vivent, parce qu'ils imaginent quelque chose de monstrueux là où la réalité est souvent banale d'apparence.
Une femme peut-elle être perverse narcissique ?
Oui. La dynamique n'a pas de sexe, même si elle prend des formes différentes : l'emprise au féminin passe plus souvent par la victimisation, la manipulation de l'entourage et le contrôle affectif que par la domination visible. Elle est aussi moins repérée, parce qu'elle contredit les représentations habituelles. L'article « Le pervers narcissique au féminin », sur ce blog, lui est consacré.
Le terme « pervers narcissique » a-t-il une valeur devant un juge ?
Aucune valeur diagnostique : aucun expert ne peut certifier que quelqu'un « est » un pervers narcissique, puisque la catégorie n'existe pas. Ce qui compte devant un tribunal, ce sont des faits documentés — messages, témoignages, certificats — et les qualifications juridiques existantes, comme le harcèlement moral au sein du couple, qui est un délit en France. Employer le mot dans une procédure peut même desservir, car il est souvent retourné par la partie adverse.
Cet article a une visée d'information et d'accompagnement, et ne remplace pas un suivi médical, psychologique ou juridique. Si vous êtes en danger ou victime de violences, contactez les services d'urgence ou une structure spécialisée près de chez vous.
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