Le Sextant Intérieur
← Blog

Machiavélisme

« La fin justifie les moyens » : les phrases de Machiavel décryptées (et celles qu'il n'a jamais dites)

Par Stéphane Gamot · Praticien de l'accompagnement · · 11 min de lecture

Tapez « citations Machiavel » et vous obtiendrez des listes de maximes glaçantes, dont une bonne partie ne se trouve dans aucun de ses livres. La plus célèbre, « la fin justifie les moyens », n'a jamais été écrite par lui. D'autres sont authentiques mais tronquées, jusqu'à dire le contraire du texte. Cet article fait le tri : trois phrases qu'il n'a pas écrites, huit qu'il a réellement écrites, chapitre à l'appui, dans une traduction française du domaine public. Et pour chacune, ce qu'elle révèle du fonctionnement machiavélique tel que la psychologie le décrit aujourd'hui — parce que ces phrases sont, au fond, le manuel que la personne qui vous manipule applique sans l'avoir lu.

Une précaution avant de citer Machiavel

Les citations ci-dessous viennent du Prince dans la traduction de Jean-Vincent Périès (1825), libre de droits et lisible en ligne sur Wikisource ; le chapitre est indiqué à chaque fois. Deux passages du chapitre XV, que cette traduction rend de façon un peu vieillie, sont traduits librement d'après l'italien, et signalés comme tels. Rien n'est cité de mémoire.

Une chose à garder en tête en lisant : Machiavel s'adresse à un prince, dans l'Italie de 1513, entouré d'armées étrangères et de conjurés. Ses phrases parlent d'États, de troupes, de villes conquises. Ce qu'elles révèlent du machiavélisme, le trait, c'est la logique que celui-ci transpose du pouvoir d'État à la vie privée. La phrase est la même ; le terrain change tout.

Trois phrases qu'il n'a jamais écrites

« La fin justifie les moyens. » La plus célèbre, et elle ne figure dans aucun de ses textes. Le passage le plus proche est à la fin du chapitre XVIII : que le prince s'attache à vaincre et à conserver l'État, et « s'il y réussit, tous les moyens qu'il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde », car « ce que l'on considère, c'est le résultat ». Ce n'est pas une règle morale, c'est un constat sur le public : les gens jugent au résultat. Quant à la formule latine qu'on lui prête, « exitus acta probat » — le résultat justifie les actes —, elle est d'Ovide, quinze siècles plus tôt.

« Diviser pour régner. » Maxime latine, attribuée à toutes sortes de souverains, jamais à Machiavel par Machiavel. Au chapitre XX, il évoque les anciens Florentins qui tenaient Pistoia en entretenant ses factions, et conclut, en traduction libre, qu'il ne croit pas « que les divisions aient jamais fait aucun bien ». Le stratège qui monte les gens les uns contre les autres ne tient donc pas ce conseil de lui.

« Il vaut mieux être craint qu'aimé. » Celle-ci est authentique, mais amputée des deux moitiés qui lui donnent son sens. Le texte dit : « si l'une doit manquer, il est plus sûr d'être craint que d'être aimé » — l'idéal reste les deux —, et il ajoute aussitôt qu'« on peut fort bien tout à la fois être craint et n'être pas haï ». Tout le chapitre XVII est une mise en garde contre la haine. La demi-citation fait de Machiavel l'apôtre de la terreur ; la phrase entière décrit un équilibre.

« Il est plus sûr d'être craint que d'être aimé » (chapitre XVII)

Pourquoi plus sûr ? Machiavel l'explique : « l'amour tient par un lien de reconnaissance bien faible pour la perversité humaine », tandis que « la crainte résulte de la menace du châtiment », et cette peur ne s'évanouit jamais. L'affection dépend de l'autre ; la crainte dépend de vous. C'est la phrase fondatrice du contrôle.

Chez la personne machiavélique, ce principe ne prend presque jamais la forme d'une menace ouverte — trop risqué, trop visible. Il prend celle d'une certitude diffuse : cette personne peut vous nuire, elle le sait, vous le savez, et elle n'a pas besoin de le dire. Le silence calme d'un machiavélique en désaccord fait plus d'effet qu'une colère. Il ne compte pas sur votre affection ; il compte sur votre calcul.

Les tactiques du manipulateur machiavélique →

« Ingrats, inconstants, dissimulés… et avides de gain » (chapitre XVII)

« On peut, en effet, dire généralement des hommes qu'ils sont ingrats, inconstants, dissimulés, tremblants devant les dangers, et avides de gain. » C'est le portrait de l'humanité sur lequel repose tout le livre : si les hommes sont ainsi, un prince qui compte sur leur bonté se perd.

La psychologie appelle cela la méfiance envers autrui, et en fait l'un des quatre piliers du trait machiavélique. Elle a une fonction précise : justifier le reste. Si tout le monde ment, mentir n'est qu'être lucide ; si tout le monde calcule, calculer n'est que se défendre. Quand une personne vous explique, avec calme, que « tout le monde fait pareil », vous entendez cette phrase du chapitre XVII — et vous entendez la permission qu'elle se donne.

« Les hommes oublient plutôt la mort d'un père que la perte de leur patrimoine » (chapitre XVII)

Le conseil complet est de s'abstenir du bien d'autrui, parce que « les hommes oublient plutôt la mort d'un père même que la perte de leur patrimoine ». Machiavel ne juge pas ; il observe où ça fait mal, et durablement : à l'intérêt, pas au sentiment.

C'est exactement la carte que lit le machiavélique. Il ne vous attaque pas, vous ; il agit sur ce que vous possédez, ce que vous espérez, ce que vous craignez de perdre — un poste, un héritage, une réputation, une relation utile. D'où un repère pratique : observez où une personne applique sa pression. Si c'est toujours sur vos intérêts et jamais sur votre personne, si elle n'a jamais besoin de vous insulter pour obtenir, vous avez affaire à un calculateur, pas à un colérique.

Le renard et le lion : « ne point accomplir sa promesse lorsque cela lui serait nuisible » (chapitre XVIII)

« Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible », écrit Machiavel, avant l'image la plus connue du livre : le prince « tâchera d'être tout à la fois renard et lion », le lion pour effrayer les loups, le renard pour reconnaître les pièges. Et il précise ce qui est « absolument nécessaire » : « savoir bien déguiser cette nature de renard », « posséder parfaitement l'art et de simuler et de dissimuler ».

Tout le mensonge machiavélique est là, et il ne ressemble pas au mensonge ordinaire. Il n'est ni impulsif ni défensif : il est planifié, et il s'accompagne de son propre camouflage. La parole est tenue tant qu'elle rapporte, abandonnée dès qu'elle coûte, et l'abandon lui-même est préparé : « ce n'était pas le sens », « les circonstances ont changé ». Si vous découvrez après coup qu'une promesse n'a jamais engagé la personne qui l'a faite, vous venez de rencontrer le renard.

Les signes d'une personne machiavélique →

« Tout le monde voit ce que vous paraissez ; peu connaissent à fond ce que vous êtes » (chapitre XVIII)

La phrase est parfois citée comme un conseil cynique ; c'est d'abord un constat sur la réputation. Le prince n'a pas besoin d'avoir toutes les vertus, dit Machiavel, mais il lui est nécessaire de paraître les avoir. Le paraître est une ressource ; l'être, un détail que peu de gens vérifient.

C'est la raison pour laquelle les personnes qui ont eu affaire à un machiavélique ne sont pas crues. Sa réputation est soignée, cohérente, entretenue sur des années : collègue apprécié, partenaire raisonnable, frère fiable. Vous, vous avez vu l'envers, en tête-à-tête, sans témoin. Quand vous parlez, c'est votre parole contre une image que tout le monde a vue. Ce n'est pas que vous êtes peu crédible ; c'est que lui a travaillé le chapitre XVIII.

« Un trompeur trouve toujours quelqu'un qui se laisse tromper » (chapitre XVIII)

La phrase complète est plus intéressante que sa chute : « les hommes sont si aveuglés, si entraînés par le besoin du moment », qu'un trompeur trouve toujours quelqu'un qui se laisse tromper. Ce n'est pas une phrase sur la bêtise. C'est une phrase sur le besoin.

Le machiavélique ne cherche pas des naïfs ; il cherche des besoins. Le besoin d'être reconnu, d'être aidé, d'être choisi, de croire que la relation est sincère. Il les lit avec précision — c'est l'empathie cognitive, intacte chez lui — et il y répond, juste assez, juste à temps. Si vous avez été trompé·e, ce n'est donc pas que vous étiez aveugle ; c'est que vous aviez un « besoin du moment », comme tout le monde, et que quelqu'un l'a lu avant vous. Le connaître, c'est déjà fermer la porte.

Comprendre ses vulnérabilités →

« Les cruautés toutes à la fois, les bienfaits lentement » (chapitre VIII)

« Les cruautés doivent être commises toutes à la fois », écrit Machiavel, pour que leur amertume se fasse moins sentir ; « les bienfaits, au contraire, doivent se succéder lentement, pour qu'ils soient savourés davantage ». Il parle de la prise d'une ville. Il décrit, sans le savoir, l'économie affective d'un manipulateur.

Les coups, d'un seul bloc, nets, puis le calme : la personne machiavélique ne traîne pas dans le conflit, elle tranche et passe à autre chose. Les faveurs, au compte-gouttes : un service, une attention, une promotion, jamais tout, jamais d'un coup, de sorte que vous restiez en attente du suivant. Un bienfait distillé est un bienfait qui tient en laisse. Si vous avez l'impression de toujours attendre quelque chose de cette personne, et de l'avoir rarement en entier, c'est le chapitre VIII.

« La vérité effective de la chose » (chapitre XV)

Au chapitre XV, Machiavel annonce qu'il laissera de côté les principautés imaginaires pour s'en tenir à « la vérité effective de la chose » (traduction libre) : ce qui est, plutôt que ce qui devrait être. Et il en tire la phrase qui résume le livre, ici aussi en traduction libre : un homme qui voudrait en toute chose faire profession d'être bon ne peut que se perdre parmi tant d'autres qui ne le sont pas.

C'est le noyau du trait, celui que les psychologues appellent indifférence à la morale conventionnelle. Le machiavélique n'est pas immoral au sens où il ferait le mal pour le mal ; il considère que la morale est un luxe pour ceux qui peuvent se le permettre, et que le réel ne le permet pas. Christie et Geis, qui ont décrit le trait en 1970, parlaient de « cool syndrome » : froid, détaché, calculateur. La vérité effective, sans le reste.

Ce que ces phrases ne disent pas

Relues ensemble, ces phrases dessinent un manuel. Mais c'est un manuel pour un homme seul face à des armées, dans un pays envahi, à une époque où perdre une ville voulait dire perdre la vie. Machiavel parle de nécessité ; il ne dit nulle part que cette nécessité s'applique à un mariage, à une fratrie, à un collègue de bureau. Le même homme a écrit, dans les Discours, l'un des plaidoyers les plus forts de son siècle pour la liberté et la république.

La personne machiavélique, elle, fait précisément ce que le livre ne demande pas : elle transporte la logique du prince en guerre dans une cuisine, une chambre, une salle de réunion. Un couple n'est pas une principauté ; une famille n'a pas de territoire à conserver. Appliquer le chapitre XVIII à quelqu'un qui vous fait confiance, ce n'est pas de la politique. C'est de la manipulation, et le mot existe pour ça.

Qui était Machiavel ? L'homme derrière le mot →

Lire Machiavel quand on a affaire à un machiavélique

À quoi servent ces huit phrases, pour vous ? À nommer. Chaque citation correspond à une tactique que vous avez peut-être subie sans pouvoir la décrire : la crainte qui remplace l'affection, la promesse conditionnelle, l'image publique contre votre parole, le besoin lu avant vous, le bienfait distillé. Ce qui est nommé se voit venir, et ce qui se voit venir perd une grande partie de son pouvoir.

Une dernière chose. Après avoir lu Machiavel, certains sont tentés de jouer au prince à leur tour : rendre coup pour coup, ruser, tenir leur propre comptabilité. C'est un choix possible, et il a un coût : sur ce terrain-là, l'autre est meilleur, et on y laisse souvent ce qui fait sa propre valeur. L'autre voie consiste à sortir du jeu plutôt qu'à le gagner — faits écrits, informations limitées, tiers présents, et la porte, quand on la choisit. Entre les deux, la décision vous appartient ; ce que ces huit phrases vous donnent, c'est de la prendre en voyant clair.

Se protéger d'une personne machiavélique →

Questions fréquentes

« La fin justifie les moyens » est-elle de Machiavel ?

Non. La formule n'apparaît dans aucun de ses textes. Elle condense un passage du chapitre XVIII du Prince — quand le prince réussit à conserver l'État, ses moyens sont jugés honorables, parce que les gens regardent le résultat —, ce qui est un constat sur l'opinion, pas un précepte. La formule latine équivalente, « exitus acta probat », est d'Ovide.

« Diviser pour régner » est-elle de Machiavel ?

Non. C'est une maxime latine ancienne, attribuée à divers souverains. Machiavel évoque bien, au chapitre XX, la pratique florentine qui consistait à tenir une ville en entretenant ses factions, mais pour conclure qu'à son époque il ne croit pas que les divisions aient jamais rien produit de bon.

Que veut dire exactement « mieux vaut être craint qu'aimé » ?

La phrase complète du chapitre XVII dit qu'il vaudrait mieux être les deux, et que si l'un des deux doit manquer, la crainte est plus sûre que l'amour, parce que l'amour dépend de la reconnaissance d'autrui et la crainte de la menace du châtiment. Machiavel ajoute immédiatement qu'il faut se faire craindre sans se faire haïr, et consacre le reste du chapitre à expliquer comment éviter la haine.

Quelle traduction du Prince lire ?

Pour lire le texte gratuitement et librement, la traduction de Jean-Vincent Périès (1825), reprise dans l'édition Charpentier de 1852, est dans le domaine public et disponible en ligne sur Wikisource, chapitre par chapitre. C'est celle qui est citée dans cet article. Les traductions récentes sont sous droits d'auteur et se trouvent en librairie.

Cet article a une visée d'information et d'accompagnement, et ne remplace pas un suivi médical, psychologique ou juridique. Si vous êtes en danger ou victime de violences, contactez les services d'urgence ou une structure spécialisée près de chez vous.

Cet article vous a parlé ?

La séance découverte est là pour aller plus loin : 30 minutes pour poser ce que vous vivez, en toute confidentialité.

Réserver une séance découverte

30 minutes · 45 € · En visio, sans engagement